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Présidentielles 2022 : l’alternance populaire (le blog de Giordano Eturo et de Major Tom)

La France et l'OTAN

19 Septembre 2020, 14:55pm

Publié par Major Tom

Le problème Otanien de la France

La France sait parfois procéder à des retours d'expérience. Le problème que constitue l'OTAN pour elle en est issu, même s'il faut aussi prendre en compte des aspects passionnels.

Les XVIIIème et XIXème siècles en Europe ont été particulièrement marqués par "le concert des Nations" et les alliances changeantes. La période était à l'instabilité et à la guerre récurrente. La guerre pouvait surgir sur n'importe quel front, des Pyrénées à l'Escaut en passant par les Alpes et les possessions coloniales. Cette "recette" du "concert des Nations" n'assure pas la sécurité.

Le XXème siècle a été marqué par des périodes de multilatéralisme et de pacifisme. La SDN devait assurer la sécurité collective, l'échec a été patent avant même le début officiel de la Seconde guerre mondiale. Le pacifisme d'entre-deux guerres était compréhensible mais fut un naufrage. L'ONU qui a succédé à ces périodes est un forum d'échange, d'administration des crises parfois, de morale sans effet souvent, de propagandes antagonistes toujours, mais pas un outil de sécurité collective non plus. Tout cela, la France en a pris acte.

La France a aussi connu une période d'alignement et ce fut un échec : le gouvernement britannique de 1936 à 1939 ne souhaitait pas s'engager dans la guerre et indiquait au gouvernement français que s'il y allait ce serait seul voire en étant dénoncé par Londres pour agression. Cet attentisme de Londres compte autant que le pacifisme de la population française dans la retenue de Paris. Cela a confirmé, a posteriori, ceux qui ont une passion pour la souveraineté et l'indépendance dans l'idée qu'il ne faut pas dépendre d'une alliance ou d'un ami. Un allié est une aide, pas un maître.

Une autre forme d'alignement a fait peur à la France : quid d'une alliance où nous devrions soutenir une guerre d'agression ou de projection plutôt qu'une légitime défense ? L'alignement sur les Etats-Unis pouvait laisser envisager ce risque, en particulier à la vue de leurs nombreuses interventions aux XXème et XXIème siècles.

De ces expériences, il résulte la contradiction entre la nécessité d'être indépendant et celle de mettre en œuvre une sécurité malgré tout collective pour ne pas retomber dans le concert des Nations. D'être à la fois, en somme, dans et hors de l'OTAN.

Le temps du refus

A la suite des décombres de la Seconde guerre mondiale et devant le démarrage de la Guerre Froide, la France en 1949, dans le contexte il est vrai très pro-américain de la IVème République, a choisi de faire partie des Etats fondateurs du Traité de l'Atlantique Nord. Pour ne pas être un chiffon de papier, comme beaucoup d'alliances, et aussi pour passer d'une alliance entre autorités politiques à une alliance entre autorités militaires habituées à travailler ensemble et à partager des comportements, un langage, des doctrines (et du matériel...), l'Organisation du Traité de l'Atlantique Nord a été créée.

En 1966, le général de Gaulle, la France de la Vème République, a mis fin à sa participation aux organes intégrés de l'OTAN et a demandé l'évacuation de son territoire. D'un côté le général est viscéralement attaché à l'indépendance. De l'autre, il souhaite recentrer la politique étrangère de la France, se rapprocher de l'URSS et de la Chine sans sortir de la solidarité occidentale. Il reste d'ailleurs dans l'Alliance et le fera positivement sentir à ses alliés dans le cadre de la crise de Cuba puis de celle des euromissiles.

Le bilan de la démarche est cependant difficile à faire : notre pays semble n'y avoir pas gagné grand chose ni perdu beaucoup. Par ailleurs, les trajectoires des pays européens face aux menaces soviétiques ou face aux guerres américaines en Irak ont été plutôt nationales, l'Allemagne et le Royaume-Uni prenant des décisions parfois divergentes bien qu'étant restés au sein de l'OTAN.

Le temps du retour

En 2009, deux ans après avoir été annoncée par le Président Sarkozy, issu du parti "héritier" du gaullisme, le retour de la France dans le commandement intégré de l'OTAN est effectif. Seul bémol, et il a tout son sens, l'aspect nucléaire reste en dehors de ce cadre.

On peut y lire un attachement moins viscéral de la France à l'indépendance dans une période où le concept de souveraineté est depuis longtemps malmené. On peut y lire le sentiment qu'être hors de l'OTAN n'a pas réduit l'indépendance des autres pays européens mais a fait perdre des moyens d'influence à la France pour orienter les objectifs de l'OTAN et se faire soutenir par elle dans ses opérations. En effet, l'importance du soutien de nos alliés, en particulier des Etats-Unis, a été bien visible dans de nombreuses opérations hors du territoire national, dont l'opération française en Libye en 2011. Il apparaît que la vraie dépendance française et européenne n'est pas liée à l'Organisation mais à l'absence de matériel : la France, certes moins que d'autres Nations, a reposé en de multiples occasions sur le soutien opérationnel américain (drones, avion-ravitailleurs, AWACS, renseignement).

Cette hésitation française vis-à-vis de l'OTAN, ce va-et-vient, aura fait un dégât sur l'image du pays, d'une part, et nous aura fait perdre d'autre part la présence des quartiers généraux et installations centrales de l'OTAN sur notre territoire, qui était aussi un moyen d'influence sur l'organisation.

A partir de l'OTAN, pour de bonnes raisons, mieux aurait valu ne pas revenir. A être revenu, pour de bonnes raisons, cela servirait la cohérence de ne pas repartir.

Une Otan sans limite et sans raison d'être

Arrivés à ce point, la question se pose : que faire de l'OTAN ? C'est d'autant plus intéressant que cette question se pose aussi pour tous les autres membres de l'Alliance, la menace soviétique laissant place à une moindre menace russe et l'Amérique s'intéressant dorénavant principalement au théâtre Asie-Pacifique.

Une certaine réponse a été trouvée par la Turquie. Il s'agit d'une participation strictement utilitaire, y compris contre ses alliés. Elle joue de sa participation à l'OTAN dans son antagonisme pluriséculaire avec la Russie. En même temps, la Russie est intéressée à négocier avec la Turquie pour fragiliser l'OTAN. Enfin, la Turquie utilise aussi sa participation à l'OTAN pour plus facilement menacer l'ennemi héréditaire grec sans trop de risque justement car ils sont dans la même alliance : la Grèce est gênée pour défendre par la force son territoire maritime et les autres alliés sont gênés pour prendre partie pour l'un des alliés même s'il y a clairement un agresseur et un défenseur. De cet OTAN en voie d'explosion et sans ennemi à se mesure pour faire resserrer les rangs, la Turquie a fait un paravent et un instrument. Enfin, elle peut encore faire monter les enchères en menaçant de sortir de l'Alliance alors que les bases de l'OTAN en Turquie sont fondamentales vis-à-vis de la Russie (détroits de Mer Noire, proximité du Caucase) et du Moyen-Orient (crises au Liban, en Syrie, en Irak, tensions avec l'Iran) et que la Turquie semble être numériquement la première armée de l'OTAN après celle des Etats-Unis. Mais combien de temps pourra-t-elle faire durer ces chantages ?

Un retex sur cette situation par la France peut lui ouvrir un autre usage de cette Alliance intégrée.

La Turquie a montré que l'Alliance ne réduisait en rien sa souveraineté. La Turquie fait visiblement ce qu'elle veut, même contre les alliés. Cette utilisation sans égard ne serait pas intéressante pour la France, elle y perdrait son capital confiance. Mais elle lui permet d'envisager de rester dans l'Alliance intégrée sans craindre d'y perdre aucune souveraineté elle non plus.

Si malgré tout elle souhaitait sortir à nouveau, elle y regagnerait une forme de souveraineté strictement formelle, mais pas plus de marges de manœuvre : sa dépendance est dans ses moyens, pas dans son positionnement. Elle y gagnerait aussi du ridicule, mais ceci n'est pas bien grave. L'orientation peut-être la plus positive pour la France et pour l'Alliance serait de la réorienter pour lui donner un sens. C'est regrettable mais il faut s'en souvenir : c'est l'adversaire qui fait l'alliance. Et l'OTAN n'a pas besoin de le désigner, il se désigne toujours lui-même. Par le passé ce fut l'URSS, dans le cadre d'une guerre idéologique et de puissance. Aujourd'hui, c'est la Chine qui depuis Xi Jing Ping s'est officiellement placée dans une guerre idéologique et de puissance. Or, justement, les espaces où la France a le plus de fragilité dans sa souveraineté, ceux où elle est contestée, ce sont ses territoires d'outre-mer, ses zones économiques exclusives en mer voire ses mers territoriales. Il est dans l'intérêt de la France et de l'OTAN de s'intéresser principalement à protéger la Méditerranée, l'Océan Indien et l'Océan Pacifique et à faire face à la puissance chinoise. D'autant plus à une période où la marine militaire chinoise vient de dépasser, en nombre, l'US Navy sans parler de la marine française, et où elle menace très régulièrement les eaux territoriales de ses voisins proches et moins proches. Si ces digues sont passées, nous serons les prochains. D'autres zones de vulnérabilité de notre souveraineté existent, en particulier l'espace et le cyber.

L'OTAN est un cadre parfait pour que la France pousse ses intérêts et pour qu'elle instrumentalise la solidarité sans miner l'Alliance elle-même car nos intérêts sont convergents.

Contrairement à beaucoup de nos alliés, nous mettons des fonds importants dans l'instrument militaire. Le prix pour la paix, nous faisons partie de ceux qui essayent de le payer. Et dans le cadre de l'OTAN nous pouvons tirer bénéfice des deux situations possibles. Soit nous arrivons à convaincre nos alliés qu'ils doivent donner plus de force à leur instrument militaire et ainsi nous augmentons notre sécurité. Soit nous n'y arrivons pas mais nous continuons à accroitre notre propre instrument militaire pour compenser et nous en tirons de l'influence au sein de l'Alliance et par effet de levier, sur la place internationale.

Nous faisons de nombreuses interventions, dans le cadre de l'ONU, dans le cadre de l'OTAN et à titre national ou bilatéral. Nous pourrions, grâce au cadre OTAN, réduire le coût ou la faiblesse de ces interventions. Maintenir ou accroitre ce niveau de sécurisation du monde, au-delà de l'aspect bénéfique en soit, a aussi l'avantage d'aguerrir en permanence notre outil militaire. Avoir un haut niveau d'intervention et donc d'aguerrissement doit nous permettre de ne pas connaître les déconvenues de l'Arabie Saoudite : avec le troisième budget militaire mondial elle a une efficacité nulle observée sur tous ses théâtres d'action.

Faire partie de l'OTAN présente l'intérêt pour ses membres d'avoir une couverture globale par le partage de nos bases, en particulier navales et aériennes, à travers nos territoires d'outre-mer. Ces territoires sont le principal avantage à venir que nous offrirons à l'Alliance dans les enjeux futurs mais aussi nos principaux points de faiblesses. Ce maillage (territoires lointains espagnols, portugais, anglais, français, américains) ne fait pas disparaître mais dilue notre vulnérabilité.

Être dans l'alliance est à la fois un intérêt de plus pour nos territoires les plus éloignés qui veulent de la sécurité et un intérêt de moins pour les Etats-Unis ou ses alliés hors OTAN comme l'Australie et la Nouvelle-Zélande à activer les menées séparatistes à notre encontre dans ces territoires.

Surtout, cette réorientation de l'OTAN contre la menace globale que la Chine de Xi a décidé de poser fera sortir l'Alliance de sa concentration obsessionnelle sur la frontière entre l'Europe de l'Est et la Russie et sur l'extension permanente vers l'Est. Il y a là de multiples bénéfices à en attendre pour la France, pour la Russie et pour l'Europe de l'Est. Pour la France, l'intérêt est de réorienter l'Alliance vers les points faibles de sa souveraineté : les mers, les îles, l'espace, le cyber. Pour l'Alliance, l'intérêt est de retrouver un sens et de se concentrer sur une menace mondiale plutôt que régionale, sur le vrai enjeu de demain. Pour la Russie, l'intérêt est de ne plus la pousser à s'évertuer à garder l'Ukraine et la Biélorussie dans son giron pour éviter qu'elles ne tombent dans celui de l'OTAN. Et, dans la foulée, à lui ouvrir une porte pour qu'elle échappe à cette alliance si déséquilibrée avec la Chine à laquelle nous la forçons. Et c'est là qu'intervient le deuxième avantage pour l'OTAN, en se rapprochant, même modérément de la Russie, nous libérons en partie la sécurité du flan Est de l'OTAN et nous affaiblissons les cartes en main de la Chine qui devra se préoccuper un peu plus de son Nord. Dans ce grand jeu, les pays d'Europe de l'Est auraient beaucoup moins de raison d'avoir peur de la Russie.

Apaisement avec la Russie, solidarité vis-à-vis de la Chine, importance de la liberté de navigation et du respect des standards internationaux de Montego Bay, protection commune de nos satellites de télécommunication ou au moins menace crédible envers ceux de la Chine à titre de dissuasion,  coopération dans la surveillance et peut-être la défense cyber, voilà les intérêts que la France poussera bien mieux en étant dans l'OTAN qu'en étant en dehors. Sans rien perdre de sa souveraineté.

A plus long terme, mettre fin à l'opposition entre Russie et Occident et ne pas rester loin du nouveau coeur du monde, qui est en Asie, pouvoir coopérer avec des partenaires asiatiques de l'Alliance (Inde, Japon, Australie, Vietnam, ...) tant que nous avons encore quelque chose à leur apporter pour que cette proximité perdure ensuite, voilà des buts possibles pour après-demain.

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