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Présidentielles 2022 : l’alternance populaire (le blog de Giordano Eturo et de Major Tom)

Demain, la France souveraine et le monde (1) : Accepter le retour dans l’Histoire

6 Juillet 2020, 10:29am

Publié par Major Tom

Avant-hier

 

Les années 90 furent un moment d'euphorie et d'espoir. La libération surprise de l'Europe de l'Est. La réunification allemande. La fin d'un régime totalitaire, propagandiste et belliqueux à nos portes. Avec ce dernier, la chute d'une idéologie vécue à la fois comme un facteur de tension interne par les démocraties libérales et comme un mensonge meurtrier utilisé par les pays soviétiques, le communisme et sa lutte des classes. La visibilité croissante du glissement de la Chine vers le capitalisme, ternie cependant déjà par le massacre de Tien'an'men pour bloquer la démocratisation. Les conversions démocratiques à travers le monde. Le recul momentané de la prolifération nucléaire. La place croissante de l'ONU et du multilatéralisme dans le règlement des conflits. Et finalement, pour à la fois profiter de cette embellie et lui donner de l'élan, le souhait de profiter des "dividendes de la paix", en particulier de réduire les dépenses militaires parmi les grandes puissances.

 

Hier

 

Tous ces points ont donné espoir. Espoir à qui ? Pas à toute l'espèce humaine. A l'Occident. Qui a ainsi connu le même aveuglement que la France issue de la Première guerre mondiale : celle d'être le vainqueur et donc évidemment fort et libre. D'où le surgissement de cette tentation, la "sortie de l'histoire".

 

Il s'agit d'abord d'un aveuglement sur les causes. Car le vent de liberté des années 90 ne vient pas d'une réussite occidentale mais d'un effondrement soviétique. Ce n'est pas ici mon propos donc je ne vais pas m'y attarder, mais il y aurait beaucoup à dire sur le sujet, j'en suis conscient.

Il s'agit surtout d'un aveuglement sur le futur, d'une accélération de la préférence pour le présent ainsi que d'une paradoxale continuation de la lutte des classes. Il y a là encore beaucoup à dire. Je vais me limiter à trois points car c'est demain et non hier qui est l'objectif de ce texte.

 

Un aveuglement sur le futur : pas de disparition des divergences d'intérêts et de vision du monde, ni entre individus, ni entre cultures, ni entre Etats.

Une accélération de la préférence pour le présent : le temps électoral et informationnel a tout mangé,  ainsi que l'envie d'avoir tout le progrès tout de suite.

Une continuation de la lutte des classes : la victoire de la classe capitaliste par forfait, faisant fi tant de ses partenaires de production que de sa collectivité.

 

Aujourd'hui

 

L'histoire est de retour et c'est déjà saignant.

 

L'opposition entre les idéologies, entre les régimes qui en tirent leur légitimité, est redevenue patente. Pendant deux décennies, la fin du communisme après celle des fascismes a donné le sentiment qu'un avenir naturel s'ouvrait à la démocratisation universelle. Il semblait y avoir un telle évidence que, malgré Tian'an'men, la Chine même devait, aux yeux des Occidentaux, accéder, évidemment, à la démocratisation après avoir intégré le modèle capitaliste. Il n'en est rien, et cet échec s'est vu tant en Chine qu'en Russie. Par ailleurs, des idéologies qui, aux yeux de l'Occident, et en particulier des Etats les plus laïcs comme la France, semblaient appartenir à une époque révolue, ont montré leur vivacité. La vision religieuse du monde a montré son énergie tant dans les terres d'Islam que chez les évangélistes aux Etats-Unis, au Brésil ou en Corée du Sud, ainsi que chez les orthodoxes. Les attentats islamistes contre les Etats-Unis ont sonné pour ce pays "la fin de l'Histoire". Cette importance de la religion n'est pas présente que chez les extrêmistes prêts à défendre leurs idéaux par la violence ou dans les Etats assis sur ce type de légitimité, mais aussi chez les modérés qui souhaitent que la règle religieuse garde de la part des pouvoirs temporels un cerain respect (les jours fériés au travail, les préconisations vestimentaires, les questions alimentaires etc.)

 

Par ailleurs, l'Europe elle-même a vu réapparaître, comme en Asie ou en Amérique latine, des régimes illibéraux. Ceux-ci ont la particularité de marquer non des coups de boutoirs mais des reculs, aux yeux de l'Occident, dans des Etats qui s'étaient convertis à la démocratie libérale. Enfin, le reflux des dictatures est terminé. Et celles de ces dictatures qui en ont la puissance veulent dorénavant promouvoir ces régimes, la Chine par exemple, et contestent donc directement l'idéologie qui est le sous-bassement des régimes occidentaux. Comme dans les années 30, il y a donc une guerre de censures, de propagandes et d'influences entre les visions du monde.

 

Au sein même des Etats, des sociétés, les conflits pour l'avenir, pour la politique, pour l'agenda, sont devenus frontaux, sans recherche de compromis entre les groupes. Ceux qui emportent les élections n'hésitent pas à violenter la société pour la transformer et font peu de cas des manifestations dans les rues, les politiques demandant aux forces de l'ordre de frapper fort. Inversement, les groupes militants qui ne tiennent pas les rênes du pouvoir font des actions de plus en plus éclatantes, subversives voire violentes : interdire les conférences universitaires, saccager les villes, attaquer les préfectures, brûler les véhicules de police avec des agents dedans, déboulonner les statues, s'introduire dans un secrétariat d'Etat ou une centrale nucléaire, tenir une ZAD sans prendre en compte le résultat d'un référendum, défendre une finalité antiraciste par des discours racistes et des présomptions de culpabilité. Tous les camps semblent d'accord sur un point : la légitimité ne compte pas, le rapport de force est tout.

 

Dès que l'on déclare défendre la cause du bien, on est prêt à utiliser tous les moyens quels qu'ils soient pour faire reculer l'ennemi identifié. La force des minorités actives est telle que même les séparatismes sont forts. Les séparatismes nationalistes ou régionalistes ne sont pas rares alors que ces groupes militants sont peu importants en taille et que l'histoire a démontré leurs effets destructeurs, tout cela pour être simplement exploité par une élite plus proche (voir les cas récents du Kosovo ou du Soudan du Sud). Et les tendances génocidaires ne faiblissent pas, les exemples birman et chinois étant actuellement les plus mis en avant. Il ne fait pas de doute que l'histoire est revenue à nous. Et cela se voit aussi au niveau géopolitique le plus traditionnel, le niveau inter-étatique.

 

Entre les Etats, les exemples les plus visibles sont en Crimée, en Libye, au Moyen-Orient et en mer de Chine du Sud. On l'observe une fois de plus, comme à toutes les époques, les concepts de puissance et de violence légitime ne peuvent disparaître : ils sont utiles et sont utilisés par tous, de la Chine aux Etats-Unis, tant pour résoudre des divergences de fond qui ne peuvent avoir de solutions autres que par une victoire que pour améliorer sa position dans un monde qui est fait de rapports de force. Car cette vérité finalement revient comme un booemrang découpant nos espoirs infantiles : les rapports de force existent et vont continuer à exister, entre individus, entre classes et entre puissances étatiques ou privées.

 

Demain

 

Voulons-nous revenir dans l'histoire ? Car nous pouvons tenter la voie suisse. Elle a ses avantages. C'est celle du confort et de l'absence de responsabilité. Mais c'est aussi celle où l'on ne peut que s'adapter à un monde qui évolue selon les référentiels et les intérêts des autres.

Sinon, comme dans les moments où nous savions que notre monde était concurrentiel et notre survie collective incertaine, nous allons devoir à nouveau réfléchir. Nous allons devoir faire des compromis et nouer des alliances. Nous devons faire la différence entre nos espoirs pour l'avenir et nos pratiques immédiates pour que cet avenir existe.

Dans ce dernier cas, celui du retour dans l'histoire, il nous faut à nouveau nommer notre environnement. Et le premier constat est que s'il contient des proches, par intérêt ou par vision du monde, il ne contient pas d'amis. Ce n'est pas un constat agréable. Mais il n'enterre pas la coopération, il demande juste de conserver à la fois de la coopération, de la vigilance et un certain niveau d'indépendance.

Le monde contient des menaces et parfois même, osons le mot, des ennemis.

 

Une politique étrangère en prise avec notre temps plutôt que seulement avec nos rêves ou nos valeurs :

 

Les pays européens, jusqu'à présent et espérons-le plus longtemps possible, ne sont dans aucune de ces deux catégories. Ils sont des proches, des alliés, des Etats aux réactions et référentiels très similaires aux notres. Nous avons partagé la même histoire depuis ce qui nous paraît une éternité et, depuis la seconde guerre mondiale, nous partageons cette histoire dans la paix. Comme cela a été dit, malheureusement, il n'y a pas d'amis : au sens où il est impossible d'être certain, sur le long terme, de choix convergents et solidaires entre nous et un peuple voisin. Si un peuple européen existait la question serait plus simple : comment l'Europe doit-elle se placer dans ce nouveau paysage géopolitique pour ne pas être prise en étau par les Etats-Unis et la Chine ? Comment doitt-elle agir pour améliorer la situation de son étranger proche, en particulier en Méditerranée et au Moyen-Orient ? Voilà ce que seraient nos questions, mais il faut pour l'instant se les poser dans le cadre de nos petits Etats. La tentative de créer un peuple européen à travers des institutions sui generis, un espace de libre-circulation des hommes et des marchandises et une monnaie unique buttent sur des divergences fortes d'intérêts, de géographie et surtout de culture. Là où devrait se créer de la solidarité se créé depuis les années 90 de la frustration, parfois du ressentiment et toujours une prise de distance croissante entre les populations et les institutions communautaires.

 

Par ailleurs, l'action communautaire semble souvent se faire contre le lieu d'exercice de la démocratie, l'Etat-Nation, ce qui accentue encore la défiance envers une Union vécue comme distante, peu démocratique et qui tente d'homogénéiser les cultures nationales et même de promouvoir les cultures infra-nationales. On peut espérer que certains élans, comme les discussions sur les emprunts communs et la solidarité budgétaire, annoncent de heures plus souriantes. Mais dans le cas pour l'instant assez probable où l'Union européenne serait un boulet pour l'idée européenne elle-même, il faudra préparer à l'avance et soumettre le moment venu à référendum un nouveau projet. A la fois plus resseré dans son périmètre et plus souple dans ses process. Et surtout, un projet qui soit vécu comme beaucoup plus démocratique aux yeux des peuples, afin de créer cette fois un sentiment d'appartenance à un corps politique et social commun.

 

Les Etats-Unis ne sont pas des amis. Même si nous le voudrions. Même si la Seconde guerre mondiale et la Guerre froide sont des souvenirs vivaces des bienfaits apportés par les Etats-Unis à l'Europe. Ils sont un Etat, avec ses intérêts changeants. Ils sont la principale puissance de notre époque. Un défi se lève pour eux dans le Pacifique. Par ailleurs, ils ont leur propre culture, même si elle est d'origine principalement européenne. Et ils sont non seulement divisés mais en proie à de violents mouvements internes dans une guerre culturelle qui semble ajotuer les divisions aux divisions et écrase la raison sous l'émotion du moment. Ce pays est soumis à des marées qu'il nous faut éviter. Nous avons les nôtres et elles nous suffisent. C'est en raison de toutes ces différences, malgré l'envie de converger, les souvenirs partagés et certains défis communs à venir, que nous devons garder en tête que nous sommes des partenaires et des concurrents. Dans ce cadre, il faut leur faire reconnaître au quotidien notre souveraineté concrète. Les Etats-Unis nous forcent à adopter certaines postures, comme dans le cas du nucléaire iranien. Les majorités politiques à Washington jettent des traités signés qui n'ont plus de sens s'ils n'y participent pas : ce fut le cas à la fondation de la Société Des Nations, cela l'est encore avec le Traité de Paris concernant le réchauffement climatique. Les Etats-Unis utilisent leur justice, qu'ils estiment pouvoir faire agir dans un cadre extra-territorial, contre leurs propres alliés. Les Etats-Unis utilisent allègrement l'espionnage industriel sur notre territoire. Et il est de notoriété publique que des moyens importants sont mis en oeuvre pour recueillir les communications et données des plus hautes autorités de l'Etat, l'exemple le plus connu étant celui de l'Allemagne.

 

Les Etats-Unis ont par ailleurs, par le passé, fabriqué de fausses preuves d'armes de destruction massive pour nous faire entrer en guerre. Et lorsque la crise du Covid-19 touche l'Occident, nous observons bien que chacun est prêt à sortir le carnet de chèque pour protéger ses citoyens en priorité, ce qui est prévisible et finalement logique. Il s'agit donc de coopérer activement avec ce partenaire tout en sachant le mettre à distance et en étant capable d'agir sans lui. Ceci dit, dans bien des cas, nos intérêts sont convergents, nos adversaires sont communs et nos régimes sont contestés par les mêmes acteurs internationaux. Concernant la lutte contre le terrorisme, cela s'observe depuis longtemps. Concernant la scène géopolitique, à l'exception de la question russe, tous nos autres enjeux semblent globalement partagés par les Etats-Unis mais avec un degré d'accuité et un niveau d'engagement qui peut connaître des variations de degré. La question israélo-arabe nous divise mais est d'une importance géopolitique modeste. La stabilisation de l'Afrique est plus importante pour nous que pour eux, et plus imporante pour la France que pour les Etats baltes ou la Pologne. Il s'agit, tant que nous n'avons pas les moyens d'action propre suffisants, de pouvoir compter sur le soutien américain et de modérer leur désengagement.

 

La question chinoise nous préoccupe tous mais différemment. Notre organisation de sécurité commune, qui n'est pas l'ONU, paralytique, mais l'OTAN, paralytique aussi, est un outil ambigu. Elle ne tient que par les USA, qui représentent le gros des moyens et du leadership. Elle est donc d'une certaine façon un outil de sujétion, où les Etats moyens comme la France se sentent en partie dépossédés. Elle est aussi un outil de protection, en particulier pour des Etats militairement faibles et frontaliers, en particulier sur les flanc Est et Sud d'un continent européen qui n'est pas aussi à l'abri des conflits qu'il a pu le croire. Ces petits Etats frontaliers savent que les Etats moyens ne sont pas du genre à "se battre pour Dantzig", ils comptent donc sur les Etats-Unis. Mais que les Etats-Unis continuent sur la voie isolationniste et l'OTAN perdra sa raison d'être et ses moyens d'exister. Cette organisation est pourtant un aiguillon visiblement tout à fait nécessaire tant pour rassembler les armées européennes (bien des Etats ne coopèreraient pas sans son existence) que pour forcer ces Etats à se doter de moyens miltiaires plutôt que s'adonner à leur myopie géopolitique et budgétaire habituelle. En fait, c'est dans le cadre de l'OTAN, pour entrainer ses partenaires européens et nord-américains, que la France doit faire percoler ses intérêts. Mais poser la question des relations avec les Etats européens, avec les Etats-Unis et avec l'OTAN, c'est forcément poser la question russe.

 

La Russie est un Etat à cheval entre l'Europe et l'Asie. Plus précisément c'est un Etat entré depuis longtemps dans le concert européen mais possédant une extension impériale en Asie. Les mouvements de balancier de la Russie entre l'Occident et l'Orient (ou disons le slavisme) sont réguliers. Ils peuvent donner le sentiment de dépendre de mouvements intérieurs à la Russie, en fonction des dirigeants, de la vie intellectuelle, ... On peut aussi penser qu'ils dépendent des interlocuteurs de la Russie et donc en particulier de la réaction des Occidentaux et des autres menaces à ses frontières, par exemple en Asie. Les Etats anciennement dominés par la Russie/URSS continuent à la craindre, visiblement à raison quand on observe la situation ukrainienne. Les Etats-Unis n'ont jamais cessé de vouloir réduire la puissance russe, avec succès mais suscitant en cela son agressivité dans un cercle vicieux qui a entrainé les puissances moyennes comme la France dans une opposition à la Russie qui va tant contre les intérêts français que contre les intérêts occidentaux.

 

La Russie est un Etat déstabilisateur, qui n'hésite pas à utiliser l'espionnage, la propagande, les opérations spéciales, le mercenariat et les invasions militaires. Elle ne s'en cache pas, car cela contrebalance fortement sa faiblesse économique. Faiblesse accentuée par les sanctions occidentales. L'effet collatéral de tous ces cercles vicieux entre Russie et Occident est de la pousser dans les bras de la Chine. Pourtant la Russie sait que la Chine est pour elle aussi un danger spontané : le vide sibérien fait face à la densité démographique chinoise. Et la Russie a participé, comme les Occidentaux, aux opérations qui affaiblirent la Chine dans les deux siècles passés, opérations à l'origine du légitime mais dangereux revanchisme chinois. La France et les pays européens doivent donc trouver la solution, dans le champ de mines actuel de nos relations, pour donner la possibilité à la Russie de se rapprocher de nous. Nous y avons intérêt tant pour pacifier la frontière orientale de l'Europe que pour lutter contre le déploiement agressif de la puissance chinoise.

 

La question est alors : que donner à la Russie et ce, sans réduire la sécurité des pays d'Europe de l'Est ? Nous pouvons déjà lui donner ce que nous lui avons retiré : l'accès au marché économique et financier mondial. Nous pouvons aussi lui donner la reconnaissance de la sécurité de sa frontière occidentale et le blocage de toute nouvelle entrée dans l'OTAN : voilà le plus difficile car les précédentes promesses occidentales en ce sens ont été mensongères, détruisant la confiance. Cette démarche doit trouver le moyen de réduire la présence américaine, sujet délicat pour nos partenaires d'Europe de l'Est mais qui aura l'assentiment des Américains qui veulent se redéployer dans le Pacifique.

 

Enfin, ce donnant-donnant avec la Russie doit assurer l'absence de critique officielle et de remise en cause en sous-main du régime russe, et c'est là en Occident qu'il sera difficile de faire accepter cette décision et de la rendre durable. C'est là que doit se faire la distinction entre le futur que nous voulons et la pratique qui permettra d'avoir un futur. Nous avons déjà, par le passé, su faire du trans-idéologique et faire alliance entre les démocraties libérales et le communisme pour faire face aux fascismes. Nous avons aussi, dans un registre différent, plus trans-religieux, vu la France faire alliance avec l'Empire Ottoman ou soutenir des Etats protestants face à des puissances catholiques. Il nous faudra cette fois savoir cohabiter et même ccopérer dans la sphère internationale avec un régime qui n'est pas une démocratie libérale mais qui se situe entre la démocratie illibérale et la démocrature. Nous en avons besoin tant pour stabiliser notre étranger proche que pour faire face à un dragon dont l'obsession est la revanche.

 

L'étranger proche est, pour l'Europe, constitué principalement de trois zones : la frontière orientale, l'espace Moyen-oriental, enfin la frontière méditerranéenne liée à un espace nord-africain en forte intéraction avec l'espace moyen-oriental. La première zone dépend de la question russe, déjà évoquée. La seconde zone s'organise de moins en moins autour de la question israélo-palestinienne et de plus en plus autour des guerres civiles et de questions internes à l'espace musulman : division sunnites/chiites, rivalité irano-arabe qui la recoupe en partie, crise de modernité de l'Islam entre modernistes, traditionnalistes et extrémistes. La troisième zone concerne des enjeux migratoires et d'instabilité qui sont problématiques pour l'ensemble des Etats européens. La pression migratoire alimente la croissance de l'extrême droite. L'instabilité est favorable au développement de la grande criminalité. Le risque terroriste est plus difficile à contrer en l'absence d'autorités locales ou si ces autorités ne sont pas coopératives.

 

Quelles que soient donc les problématiques étudiées, l'Europe et en particulier la France n'ont pas intérêt à prendre parti dans des luttes où ils ne seront pas bienvenus et ont plutôt deux objectifs généraux pour le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord. Le plus mis en avant, qui a pourtant peu fonctionné, est la démocratisation. Renforcer la démocratie chez nos voisins présente beaucoup d'avantages. C'est à la fois renforcer l'idéologie démocratique dans le monde, réduire sa remise en cause chez nous, avoir des régles de fonctionnement similaires qui permettent à l'Europe et à ses voisins de mieux se comprendre et s'anticiper et c'est surtout avoir des voisins où le règlement des conflits internes devient moins violent et moins facteur d'instabilité. L'autre objectif, nécessaire et même préalable à la démocratisation, est le renforcement de l'Etat. Il est difficile à articuler avec la démocratisation car renforcer l'Etat peut parfois faire craindre d'amoindrir les chances de la démocratisation. Mais démocratiser la Syrie ou la Libye dans leurs situations actuelles d'Etat faillis est tout simplement impossible. Par ailleurs, les Etats faillis sont une catastrophe d'abord pour leurs populations et ensuite pour nos frontières et nos économies. Pour la France, il faut ajouter quelques subtilités : la dimension globale en lien avec les divers territoires situés outre-mer et leurs espaces maritimes, la dimension africaine même si elle passe de plus en plus de l'espace réel à l'espace symbolique ou fantasmatique. Dans le premier cas, la défense collective dans le cadre otanien sera une sécurisation non négligeable face aux risques encourus par les territoires de l'Oéan pacifique et de l'Océan indien. Dans le second cas, il s'agit clairement, car il ne faut pas faire preuve d'hypocrisie, d'une part de limiter les problématiques migratoires et sécuritaires et d'autre part de conserver une influence en Afrique qui a un prolongement majeur dans l'influence au sein de l'ONU elle-même et dans l'accès aux ressources et aux marchés amenés à connaître une des plus fortes croissances.

 

Une question reste centrale à la charnière des trois zones frontalières de l'Europe : la Turquie. La capacité à affronter cet Etat qund il va trop loin, par exemple au sujet de Chypre ou de son comportement au sein de l'OTAN, et à lui donner des gains concrets, par exemple sur la question kurde, sera déterminante pour l'ensemble de notre sécurité, tant européenne que française.

 

Autant parler de notre étranger proche ou de notre principal allié paraît évident, autant évoquer l'autre bout du monde peut sembler soit relever de la bêtise soit relever d'une excessive politique de puissance. Ou alors cela serait-il pour évoquer à nouveau la protection des îles françaises des Océans Pacifique et Indien ? Et pourtant, s'il y a bien un sujet structurant pour les prochaines décennies, c'est de se positionner par rapport à celui qui veut modifier l'ordre mondial, qui en a l'intention affichée et qui en a de plus en plus les moyens. Les prochaines secousses viendront de Chine. Elles en viendront dans tous les secteurs : la géopolitique bien sûr, mais aussi le normatif, le social, l'idéologique, l'économique, le sanitaire, le scientifique, le spatial, le changement climatique, ... Tous ces sujets ne se mélangent pas forcément mais tous seront fortement transformés à travers l'évolution de la Chine et de sa relation avec les Etats-Unis.

 

La République populaire de Chine, menée par le Parti communiste chinois, n'est plus fondée sur l'idéologie marxiste de ses débuts. Le régime est assis sur un parti dont le monopole au pouvoir est fondé sur un besoin permanent de développement économique qui lui a fait adopter le capitalisme, certes pas libéral. Pour effectuer ce changement sans être déstabilisé dans sa légitimé idéologique, le régime s'est renforcé par un autre pilier, une forme particulière de nationalisme connue en Europe au XIXème et début XXème siècles. L'Allemagne disait qu'elle voulait sa place au soleil. La France qu'elle voulait sa revanche. Tous voulaient montrer les muscles et engranger des gains à coups de faits accomplis, quitte à risquer d'en découdre. La vitesse à laquelle la Chine est passée d'une position où elle attendait son heure à une position où elle repose sur une politique du fait accompli, met la pression sur ses voisins et critique le fonctionnement interne des Etats européens tout en tentant de les diviser (One road & one belt, groupe 16+1, ...) est un très mauvais signal pour l'avenir. Ce régime craint la chute en permanence, il ne peut donc accepter aucune contestation interne. Ni à Hong Kong aujourd'hui, ni à Pékin hier, ni au Tibet ni dans le Xinjiang. A cette fin, que l'économie aille bien ou non, il fait chuter la pression interne en la détournant contre le monde extérieur. Un monde extérieur qui va de plus en plus réagir à l'espionnage industriel, aux subventions déguisées, aux bases militaires à l'étranger, aux contestations territoriales dans la chaîne himalayenne ou dans les territoires maritimes vietnamien, philippin ou japonais. La Chine est un partenaire potentiel mais elle n'est aucunement fiable tant qu'elle possède un régime si angoissé à l'intérieur et si aggressif à l'extérieur. 

 

La dictature chinoise, voilà l'ennemi. En raison du potentiel de puissance de la Chine et de la pratique bien réelle d'agression tous azimut, tant à sa frontière qu'à l'autre bout du monde, le régime chinois ne doit pas être choyé, pardonné ou courtisé. Les Etats-Unis eux-même ne seront pas suffisants pour faire face à ce régime dont on peut louer l'intelligence instrumentale et la vision de long terme. Il faut donc contrer ce pays sur tous les fronts, y compris en se tenant militairement aux côtés de ses voisins pour ne pas avoir à être en position défensive à Tahiti, Djibouti ou Paris.

 

C'est en partie dans ce cadre de précaution face à la Chine que l'Inde prend sa place. Mais c'est aussi car cette démocratie offre un partenaire économique de choix, plus loyal dans le champ économique et plus calme dans le champ géopolitique. L'Inde, c'est l'incompréhensible oubli et l'évidente convergence géopolitique. La France comme les Etats-Unis y sont en fait déjà sensibles depuis plusieurs années. On l'a vu sur des coopérations d'armement ou d'industrie telles que l'aéronautique, le nucléaire, ... Cette immense population, en train de devenir la première du monde, même si elle est beaucop moins solvable que la chinoise, est un partenaire central pour tout pays souhaitant accélerer sa croissance. Le pays reste criticable à bien des égards sur le plan interne, mais il est démocratique, peu aggressif à l'extérieur du sous-continent indien et, en matière d'affaires étrangères, les Indiens et nous-mêmes avons des intérêts identiques tant face à la Chine que dans un développement de la zone Océan Indien qui serait bénéfique pour l'Inde mais aussi le Moyen-Orient et une partie de l'Afrique. Pour le bien des pays européens, le coeur du monde ne doit pas se trouver dans l'Océan Pacifique. Le retour dans l'Histoire implique en effet de faire en sorte d'être au centre de l'échiquier, avec le moins d'agressivité possible mais en n'hésitant pas à nommer nos objetifs et à faire preuve d'une volonté forcenée et sans honte.

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