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Présidentielles 2022 : l’alternance populaire (le blog de Giordano Eturo et de Major Tom)

Vérité et confiance : un couple en déshérence

4 Juin 2020, 21:09pm

Publié par Major Tom

La vérité a toujours été malmenée. Par les gouvernements et plus généralement par toutes les entités ayant des intérêts à défendre. Par les individus aussi, qui ont leurs propres intérêts.

 

Plus simplement, elle est malmenée par les visions du monde, dans un sens plus large que la seule idéologie. Elle l'est par les grandes différences de perception et d'interprétation qui existent chez chacun d'entre nous en raison de son expérience du monde, de son milieu d'appartenance ou du comportement de son corps. Bref, s'il n'existe qu'une seule vérité objective, il semble bien qu'il faille admettre que personne ne peut atteindre parfaitement cette objectivité et donc émettre un diagnostic sûr sur les faits, moins encore sur les "faits sociaux".

 

Après une longue période de convergence progressive sur les faits physiques, je constate néanmoins, et ébahi, une brusque fragmentation sur la simple possibilité d'un diagnostic partagé. Ce n'est pas l'impossibilité d'accéder à une vérité objective qui se pose là, elle a toujours existé. C'est que les gouvernements, les groupes d'intérêt, les associations, les militants, l’écrasante majorité même des individus, de chacun d'entre nous, ne cherche plus à accéder à une vérité partagée. Cela s'observe d'ailleurs dans les débats, même entre des gens qui par ailleurs s'aiment, se respectent et se côtoient depuis des années, parfois depuis leur naissance. Quel que soit le sujet, soit on est d'accord soit on n'est pas d'accord, et il n'est pas question d'échanger sur ces désaccords pour avancer ensemble vers un diagnostic partagé. A la place, les réponses se limitent à asséner sa position ou refuser à l'autre d'exprimer la sienne, et surtout à le traiter de termes dégradants. A la fin, chacun retourne dans son clan intellectuel, ou même seul dans sa tête. On peut certes avoir raison seul contre tous, cette position est même importante pour initier un changement intellectuel et social ou la résistance à une propagande. Mais pourquoi refuser la discussion ?

 

Peut-être qu'une partie de la réponse, une partie seulement, est le manque de confiance.

Il y a aussi, bien sûr, la force et la multiplicité des propagandes, les émotions qui affectent nos capacités à communiquer, l'impression qu'en défendant une position on défend aussi sa place et sa face et qu'on ne peut donc pas "reculer", c'est-à-dire évaluer différemment nos arguments ou changer d'avis. C'est probablement aussi car avec les réseaux sociaux nous sommes à la fois dans l'entre-soi intellectuel, dans un instantané impropre à l'évaluation et à la recherche des sources, dans un excès de visibilité et dans la difficulté à rester concentré sur une question précise pendant une longue durée. Mais une relation ambiguë semble avoir émergé entre vérité et confiance, qui fait apparaître un troisième acteur. En mode symbiotique, celui connu ces derniers siècles malgré la présence de "fake news" de toute éternité, la recherche de la vérité amène à la confiance qui amène à la recherche de la vérité.

Spontanément chaque individu recherche la vérité, pour mieux connaître le monde qui l'entoure, les individus qui s'y meuvent et pour se connaître lui-même. Il défriche le monde qui l'environne, le sort du brouillard, cherche à mémoriser son expérience du monde et à en découvrir les règles de fonctionnement. En discutant de ses expériences, de ses déductions, de son avis sur le fonctionnement de son environnement, il éprouve bien sûr un plaisir personnel dans le partage. Il acquiert éventuellement un positionnement social. Mais surtout il peut grâce aux contradictions et aux confirmations améliorer sa connaissance du monde et donc sa vie. Ces résultats l'amènent à faire confiance. A faire confiance d'abord à ceux avec qui il partage et améliore sa compréhension du monde. Même avec quelqu'un comprenant "mal" le monde qui l'entoure et régulièrement malavisé, il peut avoir confiance : cette personne ne lui donne pas les bonnes réponses, et encore l'inverse peut-il arriver, mais surtout il lui fait poser des questions auxquelles il ne pensait pas et ouvre sa pensée à des pistes fécondes inattendues. Ces échanges l'amènent aussi à faire confiance aux institutions qui l'entourent : elles progressent, permettent de s'exprimer, s'appuient sur des diagnostics communs et donc d'autant plus légitimes. De plus, l'habitude qu'une théorie sur le monde soit temporaire s'installe entre les débatteurs et expérimentateurs : c'est la meilleure théorie jusqu'à la prochaine, on peut donc avoir raison et changer d'avis pour avoir encore plus raison. Ainsi, la recherche de la vérité amène à avoir encore plus confiance en soi tout en acceptant le doute sur notre connaissance du moment. Ces trois confiances, la confiance collective, la confiance institutionnelle et la confiance personnelle, amènent à leur tour chaque individu à exposer d'autant plus leurs expériences et déductions, l'intimité de leurs pensées, pour s'approcher encore de la vérité par le débat.

 

Cette symbiose est depuis plusieurs années rompue.

- La puissance des techniques (écoutes[1], retouches vidéo[2], reconstitution de scène ou de voix, techniques de scénarisation[3]) a particulièrement cru ces dernières décennies, créant un flou entre le réel, le supposé, l'interprété et le construit.

- Les moyens investis dans la défense des intérêts sont à la fois démesurés (lobbying[4], financement de campagne électorale[5] ou d'associations et fondations[6], ...) et sans repère éthique (tous les secteurs semblent avoir repris les code du secteur cigarettier[7]).

- Même le militantisme ne s'encombre plus avec les faits, reportant ses espoirs sur la force de l'émotion[8], de la mauvaise foi[9] et du tri dans les faits à confirmer ou minimiser[10].

 

Cette dynamique concerne tant les conservateurs que les progressistes ou les écologistes. Au-delà des champs politique et journalistique, il est aussi possible d'observer des offensives dans le champ scientifique. Certaines études sont discréditées ou promues en fonction de leur résultat ou de leur émetteur et sans considération pour leur méthodologie[11]. Les sciences sociales étaient touchées depuis longtemps, mais les sciences dures le sont aussi. J'entends des personnes s'interroger ouvertement sur le champ des médicaments bien au-delà du seul cercle des vaccins.

 

Confrontés à des moyens techniques le dépassant, à la défense forcenée des intérêts et aux militantismes contradictoires qui l'assaillent de leurs messages déformés, l'individu ne sait plus ni à qui faire confiance ni à quel fait accrocher son raisonnement. Ce qui lui reste, ce sont ses idées sur le monde. Ils ne peut plus les confronter dans un cadre loyal, marqué par des repères communs, avec ses semblables. Il se raccroche donc à ses idées et s'appuie sur le biais de confirmation qui ne donne crédit de vérité qu'aux "faits", aux "études" et aux messages qui vont dans le sens de ses idées. Pour les autres messages qui lui parviennent, il cherche immédiatement, parfois avec raison d'ailleurs, la phrase de l'"étude", le mot du commentateur ou même le passé potentiellement douteux de l'émetteur qui pourra discréditer d'office le contenu de l'information.  Autrement dit, ce sont les croyances qui tiennent lieu de vérité. Et c'est entre croyants d'une même "réalité" que les individus se font confiance. Leurs contradicteurs, alors, ne peuvent être que des hérétiques, autrement dit des ennemis, ou des païens, autrement dit des sots. Dans tous les cas, qu'ils se taisent ou qu'ils périssent. Nous en sommes là aujourd'hui.

 

[1]Concernant les écoutes, en mettant de côté la question de la loyauté du moyen qui a pourtant une importance, deux autres phénomènes intéressants se dégagent. D'abord, la question de leur authenticité : la difficulté d'attribution des voix, des mots mais aussi la datation, la source et surtout l'absence ou non de montage en font un outil ambivalent. Nos sens se fient à la ce qu'ils entendent mais notre esprit sait qu'il doit se méfier. Ensuite la question de leur capacité à désigner la vérité ou seulement à démonétiser la parole adverse : les écoutes n'impliquent pas un changement de camp de la vérité mais l'extension de l'espace du doute, ce qui est bénéfique à la poursuite d'investigations mais pas encore à la clarté de la situation qui viendra avec le temps, peut-être. L'affaire des écoutes téléphoniques utilisées dans le cadre du règlement judiciaire d'un putsch raté en côté d'Ivoire est illustratif : https://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_des_%C3%A9coutes_t%C3%A9l%C3%A9phoniques_Djibrill_Bassol%C3%A9-Guillaume_Soro . L'usage régulier des écoutes dans le cadre de fuites, de remise par lanceur d'alerte, de recel, par Mediapart en fournit de multiples autres exemples :

- https://www.mediapart.fr/journal/france/310112/affaire-bettencourt-les-enregistrements-definitivement-valides

- https://www.mediapart.fr/journal/france/061117/financements-libyens-de-nouvelles-ecoutes-plombent-villepin-et-djouhri?onglet=full

- https://putsch.media/20200514/culture/actualites/mediapart-devoile-une-conversation-de-laetitia-avia-via-un-enregistrement-audio/ . Il serait aussi possible de parler de l'affaire Kashoggi avec l'enregistrement de la police turque.

[3]Techniques qui impliquent l'utilisation de concepts spécifiques, d'une terminologie, la fourniture d'éléments vraisemblables, la diffusion d'éléments de langages communs par plusieurs émetteurs plus ou moins officiels et éventuellement la fabrication de faux. Exemples de Timisoara (https://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_des_charniers_de_Timi%C8%99oara), de la guerre d'Irak (https://www.lefigaro.fr/international/2013/03/20/01003-20130320ARTFIG00500-guerre-d-irak-comment-tout-a-commence-il-y-a-dix-ans.php), plus largement le dévelloppement du narratif/storytelling en politique (https://www.tns-sofres.com/publications/presidentielle-2012-a-force-de-storytelling-lhomme-politique-apparait-comme-un-narrateur-peu-fiable-christian-salmon) et en économie (https://archipel.uqam.ca/7804/1/M13990.pdf), mais aussi de la mode des biopics (https://www.slate.fr/story/170538/cinema-biopic-mensonge-realite-bohemian-rhapsody-queen-vie-freddie-mercury) ou les séries pseudo-documentaires comme Tchernobyl (https://www.francetvinfo.fr/monde/europe/tchernobyl/chernobyl-est-elle-vraiment-fidele-a-la-realite-on-a-verifie-ce-qui-est-vrai-et-ce-qui-l-est-moins_3487839.html).

[6]Les débats autour du mécénat des grands noms, comme Georges Soros et Bill Gates, les familles Arnault et Pinault en France, sont souvent excessifs voire inquiétants mais montrent les montants engagés et le doute qu'il existe de façon générale autour de leur action : https://www.jeuneafrique.com/mag/342055/societe/enquete-milliardaires-disent-vouloir-aider-africains-vraiment-philanthropes/ et  https://lesjours.fr/obsessions/mecenes-mecenat/ep2-conventions-partenariat/. Dans un cadre plus sectoriel etmoins polémique, l'exemple des moyens de défense des intérêts engagés par des fondations autour des enjeux de la pèche : https://www.sudouest.fr/2012/11/30/l-etude-qui-secoue-la-peche-artisanale-894308-4710.php et  https://www.politis.fr/articles/2013/01/peche-une-reforme-sous-influence-20642/.

[11]Observons ici plusieurs cas :

- l'illustratif cas Seralini : https://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_S%C3%A9ralini.

- le cas plus récent des études d'abord portées aux nues puis dénoncées autour de la Chloroquine face au Covid-19 : https://france3-regions.francetvinfo.fr/hauts-de-france/hydroxychloroquine-je-ne-suis-pro-raoult-etude-publiee-the-lancet-c-est-merde-lance-pr-froguel-1834562.html et https://www.lemonde.fr/planete/article/2020/06/03/hydroxychloroquine-le-journal-the-lancet-met-en-garde-contre-une-etude-publiee-dans-ses-colonnes_6041583_3244.html.

- le data dredging : version neutre (https://www.bmj.com/content/325/7378/1437.full) ou version pessimiste (https://fr.wikipedia.org/wiki/Data_dredging).

- deux problèmes éthiques et conceptuels généraux : la publication de fausse science dans des revues peu regardantes (https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/07/19/la-gangrene-de-la-fausse-science_5333560_3232.html) et se contenter d'observations statistiquement valide sans faire de démonstration scientifiquement valide (https://theconversation.com/une-crise-de-reproductibilite-de-la-science-non-cest-bien-pire-85652)

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