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Présidentielles 2022 : l’alternance populaire (le blog de Giordano Eturo et de Major Tom)

Covid-19 : exploration d’un délire collectif

28 Mai 2020, 10:30am

Publié par Giordano Eturo

Depuis le milieu du mois de mars, une partie du monde et singulièrement la France se sont arrêtées de vivre en faisant de la protection de la vie un impératif catégorique. Étrange paradoxe par lequel l’instruction de masse des enfants, l’activité économique qui met en jeu rien moins que la possibilité pour les gens de gagner leur vie, les représentations culturelles qui participent au sel de la vie, les cafés et les restaurants qui expriment notre art de vivre, la convivialité familiale et amicale qui fait le charme de la vie, la liberté d’aller et venir, première de nos libertés fondamentales et qui, mine de rien, nous distingue des prisonniers, tout, presque absolument tout aura été sacrifié, certes temporairement, mais sans aucun ménagement par les pouvoirs publics, au nom de la Vie.

Si l’on y regarde de près, l’argument principal pour justifier la somme de ces renoncements est le suivant : c’est bien regrettable, mais nous n’avons pas le choix. Tout, plutôt que de perdre des vies. Donc restez chez vous et applaudissez tous les soirs les soignants qui vous permettent de vivre encore (chez vous). Il y a, dans cette déclaration, comme un caractère d’évidence baigné d’un tel sentimentalisme, qu’y opposer une résistance vous donne immédiatement mauvaise conscience. Vous n’êtes alors pas simplement en désaccord, vous êtes un égoïste ou même, plutôt, un sociopathe irresponsable. Certains ont poussé le bouchon jusqu’à incriminer les auteurs d’entorse au confinement d’être d’odieux criminels. Ces gens là sont assurément prêts - et c’est effrayant - pour d’imminentes brigades citoyennes qui, bientôt, vont nous apprendre à vivre. N’a-t-on d’ailleurs pas assisté au feuilleton quotidien de la mise au pilori de ces mauvais citoyens dont l’indiscipline tue ? Je suggère au passage d’apposer cette formule sur les masques qui finiront bien par être livrées à la population, comme nous l’avons déjà fait sur les paquets de cigarette (il parait que la nicotine préserve du coronavirus).

1969. Grippe dite de Hong-Kong (déjà l’Asie). Environ 1 million de morts sur la planète. 31 000 en France. Globalement, une planète et une nation France qui continuent à vivre car enfin, il faut bien vivre. A en croire nos belles âmes gouvernantes d’aujourd’hui, toutes adonnées qu’elles sont à leur oeuvre de vertu publique (et par déduction), les contemporains de cette pandémie grippale étaient au mieux des irresponsables, au pire des salauds qui manquaient de cœur. On ne badine pas avec l’amour, c’est bien connu, mais aussi avec la maladie et la mort. Les gens, peut-on lire, avaient la tête ailleurs, les médias naissants aussi, d’ailleurs. Et c’est presque dans l’indifférence générale qu’on entassait des morts dans les services de réanimation. Comment expliquer cette différence de réaction entre un hier pas si lointain, et aujourd’hui ? Pour les progressistes, le fait que nous soyons moralement supérieurs est une évidence : pour eux la marche du progrès est inéluctable et il y a, en gros, un présent d’autant plus magnifié que tout ce qui le précédait constitue un vaste Moyen-Age peuplé de barbares (c’est à peu près ce qu’ont retenu les enfants de leurs cours d’histoire en fin de troisième, l’Education nationale a bien fait le job). C’est bien connu, rien n’arrête la marche du progrès. Ils peuvent donc s'enorgueillir d’avoir confiné en masse là où, en 1969 et de façon supposément coupable, on continuait de laisser vivre les gens.

1969 - 2020 : deux cultures, et je dirais même deux civilisations si l’on tient compte de la somme des changements de tous ordres qui se sont produits entre ces deux bornes historiques. En 1969, des générations dont certaines avaient vécu les guerres du « premier 20ème siècle », d’autres dont l’enfance en avaient été baignées. Les révélations affreuses sur les crimes de masse nazis (suivront celles sur les crimes de l’Union Soviétique). Les guerres de décolonisation en Europe, la guerre du Viet-Nam aux Etats-Unis. La guerre froide et la menace d’un holocauste nucléaire dans le monde. Le démarrage d’une société de consommation qui n’avait pas encore tué la figure ancestrale de l’Homme civilisé pour accoucher du nouvel homme narcissiquebranché et connecté. Un troisième âge relativement pauvre et habitué, si j’ose dire, au zèle précoce de La Faucheuse. La perception, en somme, que si la vie ne vaut rien, rien ne vaut la vie : et beaucoup parmi eux en savaient quelque chose ! Ils en profitaient, de la vie, ils n’attendaient pas que nos progressistes libérés sexuellement et même libérés de tout, arrivent. Ils gardaient de la vie l’idée de sa fragilité et de son inéluctable finitude. Vivre bien et dans la joie n’est pas vivre éternellement.

Par contraste, notre société contemporaine s’est forgée une tout autre représentation qui se résume ainsi : vivre, c’est durer. Durer le plus longtemps possible, et de préférence en bonne santé. Quand ce n’est plus seulement un souhait de tout un chacun (bien ordinaire et légitime : qui ne voudrait pas une longue vie sans grande souffrance ?) mais un paradigme, on bascule dans une forme d’aversion au risque que ne peut ignorer la puissance publique. On l’a appelé principe de précaution, principe qui figure en bonne place dans la Constitution française. On s’est alors mis à déployer des dispositifs de surveillance au fur et à mesure que la technique se perfectionnait (vidéosurveillance dans les rues, radars sur les routes...). Tracer et surveiller : puisque vous n’avez rien à vous reprocher, vous n’allez quand même pas prétendre que ça vous pose un problème. On a inventé un nouvel hygiénisme avec l’assentiment du grand nombre qui ne manque jamais de se plaindre en même temps « qu’on ne peut plus rien faire ».

Ce nouvel hygiénisme tend à protéger les gens des autres mais aussi d’eux-mêmes. On a donc permis que se déploie un dispositif d’interdits et de prescriptions et ce, dans tous les domaines. On avertira le citoyen que « fumer tue » chaque fois qu’il fume comme on lui expliquera qu’il faut lire « Tintin au Congo » avec circonspection (oeuvre du vaste Moyen-Age aux idées potentiellement dangereuses). Dans un même mouvement on protègera les minorités de toute offense à leur identité, leur croyance ou leur idéologie. Le politique ne recherche plus l’unité et l’efficacité du collectif mais la santé du grand nombre et la protection multiforme des minorités agissantes et hyper susceptibles. Fumer tue. Manger tue. Conduire tue. Lire tue. S’exprimer librement tue. En somme, vivre tue. Toute action comporte un danger. Donc tout doit être fait avec précaution pour éviter le danger. En somme, au moment où arrive la pandémie de Covid-19, nous étions prêts pour le confinement, c’est à dire au renoncement temporaire à TOUT quelles que soient les conséquences par ailleurs, pour une vie lavée du danger. La vie à tout prix mais sans la vie, en somme.

A cette représentation tout à fait nouvelle de la vie comme programme permanent d’évitement du danger et de la mort, il faut ajouter une dimension essentielle : le monde devenu village connecté, le rétrécissement de l’espace et la contraction du temps. La conjugaison d’Internet et des médias de masse (avec désormais le triomphe de l’info en continu) a accouché d’un présentisme teinté de sentimentalisme. Pour le présentisme : une information chasse l’autre, un événement n’existe au fond que parce qu’on nous en parle et parce qu’on en parle. La perception du réel est immédiate, sans rattachement dans le temps ni articulation avec d’autres événements concomitants qui donnerait un sens global à cette réalité. Pour le sentimentalisme : l’émotion fait l’information. Et l’information n’est qu’émotion.

Cette nouvelle donne explique pourquoi il est difficile pour un gouvernement de ne pas recourir au confinement généralisé (pour lequel, je le répète, nous étions de toute façon mentalement préparés) : lorsque s’ouvre la séquence médiatique COVID-19 (qui élimine comme par magie toutes les séquences précédentes : réforme des retraites et gilets jaunes en France, migrations internationales, conflits au Proche-Orient...), il est d’avance établi que les caméras seront dans tous les hôpitaux, que toutes les tragédies seront spectacularisées ad nauseam dans un story telling impressionnant. La recherche du moindre risque est inscrite dans la génétique de cette société du spectacle. On savait que l’économie dictait sa loi au politique, on se rend compte que la théatralisation massive du monde aussi et peut-être davantage.

Hygiénisme politique accepté par les masses au nom d’une conception aseptisée et appauvrie de l’existence, lavage de cerveau permanent et sentimentalisme planétaire sont en résumé les trois facteurs par lesquels il est possible de rendre compte de la disproportion hallucinante entre le problème sanitaire et les moyens déployés. 3 milliards de gens confinés pour 200 000 morts à ce jour sur la planète, dont la vaste majorité  avait vécu une longue vie. Ce qui ne veut pas dire, bien sûr, qu’il ne faut pas tenter de les sauver avec les moyens du bord, comme on le fait avec les autres malades (et beaucoup de malades du cancer par exemple, hélas, ne s’en sortent pas). En France, plus de 20 000 morts à ce stade pour 600 000 morts chaque année tous motifs confondus. Une « grève générale » volontaire, pour reprendre la formule de Jean-Marie Le Pen (même Arlette Laguiller n’en revient pas). Une économie à l’arrêt, avec toutes les conséquences désastreuses pour des milliers de gens, à commencer par les commerçants et les artisans. Une suspension massive de la liberté d’aller et venir au pays de la démocratie et des droits de l’Homme. La police réquisitionnée pour une besogne digne d’un État policier (sauf dans les quartiers dits sensibles, la République d’aujourd’hui c’est entendu est toujours forte avec le faible et faible avec le fort, c’est sa définition la plus signifiante). Les gens qui ne se voient plus même quand ils sont gravement malades (du fait de maladies autrement plus graves que le Covid). Les vieux qu’on laisse seuls chez eux. Les morts auxquels on ne peut dire au revoir. Le pire étant que le confinement - chacun le sait - n’est pas la solution, puisque celle-ci relève scientifiquement de deux ordres : ou bien l’immunité collective par le développement des anticorps dans la population, ou bien la mise au point d’un vaccin. Il faudra donc, quoi qu’il en soit, se confronter au virus et donc affronter le danger. 

La « séquence » confinement sera bientôt terminée. On nous expliquera alors, médias en tête lorsque la spectacularisation du désastre économique et social se sera substituée à celle du désarroi sanitaire, qu’avec masques, tests et gestes barrière, il sera redevenu possible de vivre normalement. La déraison l’aura emporté (car on aura lutté contre le Covid avec les mêmes moyens que si on luttait contre la Peste - même si le confinement n’a JAMAIS permis d’éviter les fléaux, il faut le souligner), non seulement parce que notre « meilleur système de santé au monde » est en réalité mal équipé et bureaucratique à souhait (n’avions-nous pas la meilleure armée du monde en 1870 et 1940 : un classique français, hélas), non seulement parce que la France est un pays à ce point désindustrialisé qu’il en est devenu gravement dépendant de l'étranger, mais aussi parce que, tout simplement, nous ne supportons pas la mort. Cette mort - pourtant inévitable - devenue aujourd’hui scandale public. Cette mort qui, peut-être, est le véritable virus contre lequel nous sommes sommés de nous battre, hors de toute proportion.

Vivre avec la mort, comme en 1969, dans la joie de vivre, en faisant ce qu’on peut pour soigner les malades. Ou tenter de la congédier en figeant nos vies dans un formol insignifiant comme en 2020. Faites votre choix et souvenez-vous en lorsque, désormais, on vous parlera à travers un plexiglas ou à un mètre de distance.

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